12.02.2008
Clap de fin
Précieux lecteur cher à mon cœur, compatissante lecteuse qui fait sa pleureuse,
Je sais : ça fait longtemps. Mais je pense que tu vas comprendre.
J'ai besoin de toi :
Tu connais quelqu'un qui peut déclamer des pages et des pages de Racine, sans se vautrer comme une grosse daube ?
Phèdre, Andromaque, Britannicus… ? (voire Athalie ? ... je te laisse faire le rapport !)
Cette personne est-elle également capable de réciter des dizaines et des dizaines de fables de La Fontaine ?
Même celles qu'on ne connaît pas, comme... euh... "Le nain qui se voyait roi" ?
Et cette même personne, saurait-elle proposer une écoute aussi disponible et aimante que les réponses apportées sont sensées ?
Se peut-il encore que cet être, non seulement "adopte" un enfant, mais s'en occupe tellement bien que quand il lui propose de rencontrer son père biologique, il s'entend répondre : "je n'en ai pas besoin, j'ai déjà un papa" ?
Même si tu connais une telle personne, j'ai bien peur que celui ou celle que tu me présentes ne sache jamais :
- m'accueillir au son de "Tiens, v'là mon NicMo" avec la tonalité idoine ;
- me faire découvrir le Loupiac et profiter de chacune de mes arrivées pour partager un (petit ?) apéro ;
- me porter sur ses épaules jusqu'en haut de la dune du Pyla ;
- me parler en flamand-de-France, ce qui est facile quand on est né à Bourbourg (59) mais aussi en créole, ce qui est moins facile, quand on est né à Bourbourg (59) ;
- être un exemple infaillible de droiture et d'honnêteté ;
- râler contre les instit's autant que contre les curés ("Les bondieuseries, c'est tout couillonnade !") ;
- m'apprendre que les frites et la bière, c'est bon avec du pâté ;
- me raconter la seule vraie tôle de sa vie : une cuite tellement magistrale qu'il/elle ne se souvient de rien de la nuit du 09 au 10 mai 1945 ;
- me donner à penser qu'aussi longtemps que je m'en souvienne, je n'ai AUCUN mauvais souvenir ni même appréhension à l'idée de le/la voir. Au contraire ;
-rire très souvent de mes choix et activités ("c'est vraiment une idée à toi, ça, NicMo") ;
- aimer les marches militaires (oui, bon, ça… je suis prêt à transiger...) et le défilé du 14 juillet, pour une raison qui échappe à tout le monde ;
- supporter ma grand-mère pendant 60 ans de mariage ;
- avoir découpé à la scie son cheval à bascule en bois pour "jouer au boucher"…
-… et être un Humaniste toute sa vie.
Voilà.
C'est pour ça que je tenais à Bon-Papa.
Il y a deux semaines, on l'a emmené à l'hôpital où on l'a mis dans un sommeil forcé : son cœur se plaignait visiblement de ses 84 ans d'existence.
J'ai sauté dans un train et je suis allé lui dire au revoir.
Je le savais inconscient mais il fallait quand même que je lui dise à quel point j'ai été gâté par la vie d'avoir un grand-père de cette qualité.
A l'hôpital, j'ai vu arriver une petite vieille toute ratatinée qui s'est blottie dans mes bras.
J'aurais préféré ne jamais savoir que Bonne-Maman fait un bruit de ventilateur qui démarre quand elle pleure.
Une plainte toute en retenue, dans un souffle qui s'excuse de s'exprimer.
Elle m'a serré, serré, comme si l'énergie qu'elle y mettait pouvait dissiper la douleur de le voir étendu et inerte. S'en est suivi un étrange ballet : elle a fait la fourmi.
Elle faisait le tour de Bon-Papa, à petit pas vifs, en le caressant, en lui parlant tout doucement, en le caressant encore, en regardant toutes les sondes qui bardaient ce corps, contre lequel elle a si souvent dormi et qu'on lui a ôté, le caressant de nouveau, interrogeant l'infirmière… sans écouter les réponses, insupportables dans le fond, même si la forme était infiniment douce et aimable…
Je suis rentré à Paris en me disant que j'allais sans doute devoir revenir rapidement à Toulouse…
Il est mort lundi dernier, quatre jours après mon ultime visite.
Mardi, je me suis réveillé avec le dos bloqué. Tellement mal que je pouvais à peine respirer.
Comme un petit vieux.
Il y en beaucoup dont je me moque, mais y'en a quand même un ou deux auxquels je tiens vraiment.

Bon-Papa, c'est celui de gauche, hein.
A droite, c'est Maritxu. Pffffft, faut tout te dire, hein…
Humeur du jour : même si la veille de l'enterrement, je lançais à mes camarades de travail "Demain ? Ah, ben non ! Demain, je ne peux pas, je rempote Pépé !"... ben au fond, j'en menais pas large.
Zik : une marche militaire. Du Brel. Un peu d'Offenbach...
Conclusion : si j'ai du Jah Love, c'est aussi grâce à lui.
(Exceptionnellement, je ferme les commentaires)
10:25 Publié dans Laïfe is laïfe | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bon-papa, bonne-maman, mort, nécrologie, hommage, grand-père, lambrisser l'intérieur d'un psychopathe |
Facebook


